Filles de l’air et femmes de terre

Nicolas Bonnal [ps. Nicolas Pérégrin], dans Le Libre Journal n° 372 du 3 mars 2006, page 17.

L’Argentine va bientôt entrer en guerre contre la république orientale de l’Uruguay, pour un petit problème écologique mué en impasse politique : la construction de papeleras (papeteries) sur le Rio du même nom, mais du côté uruguayen. L’Uruguay veut les emplois promis par un consortium Scandinave milliardaire. Mais la Mésopotamie argentine Entre Rios, terre du carnaval et des grands fleuves, s’est levée comme une seule jolie fille pour défendre ses pâturages d’un autre âge. Les dits pâturages sont d’ailleurs recouverts de bétail transgénique, de soja polluant et assoiffé d’eau, de publicités pour Monsanto et de fâcheux engrais.

N’importe, du Venezuela aux révoltes mapuches en passant par la Bolivie indigène du petit président Morales, nous revivons une nouvelle ola de révolte latina.

Mais ces révoltes, Horbiger n’en a cure. Il se retrouve à Santa Fé, ville ancienne et fort laide, appauvrie par de nombreuses crises, des gestions désastreuses et une immigration venue du Nord (Paraguay, Chaco, Formosa). Santa Fé a deux ou trois bâtiments culturels mais ce sont surtout ses filles, les Santafécines, qui constituent le patrimoine naturel et culturel de la cité. Horbiger déambule par 40 degrés centigrades le long de la peadonal en compagnie de Ravi Jacob et de Maréchal Grommel.

Le renard et le chinchillah ont chaud et rivalisent de méchants propos égrillards. Les filles défilent dans la rue avec leur air sévère, leur petite bouche mutine, leurs cheveux longs décolorés, leurs superbes pieds juchés sur de plates petites tongues, leur musculosa découvrant leurs épaules dorées, leur formidable minceur découvrant un tatouage ailé et lombaire, leur…

— Ça va, ça va, tu vas rendre le lecteur de S. de B. malade.

— Tu veux dire, S. de B. c’est notre seul lecteur.

— Et puis c’est un journal catholique.

— C’est justement la raison. Avant qu’on nous les transforme en fatmas à coups de fatwas et d’aboiements, autant admirer ces beautés gréco-chrétiennes.

— Si tu veux avoir des enfants, il faut avoir envie d’en avoir.

— Mais c’est là que cela se complique.

— On me l’avait dit, on me l’avait dit… c’est les plus belles d’Argentine.

— Pas d’accord ! Tu te souviens de Mendoza et de Rosario !

— Rosario ! Le monument à la bandera ! Les majestés du fleuve Paranà !

— Et Pérégrin qui a failli se faire lyncher là-bas !

— Il est où celui-là ?

— Il est à Corrientes, près du Paraguay, pour sa novia allemande de la Volga !

— Ah, la beauté de l’autre jour, à Mar del Plata.

— Dis donc, il fait ses polygammes celui-là !

— Revenons à des choses sérieuses… S. de B. a vu un programme télé sur les Argentines, la beauté, la chirurgie esthétique et le reste. Et il nous demande si ce sont vraiment les plus belles femmes du monde.

— Les Argentines, ce serait un peu comme les Boers d’Afrique du Sud, les Anglaises de la Rhodésie ou les Franco-Espagnoles de l’Afrique du Nord…

— Un subtil cocktail d’Italiennes, de Galiciennes, d’Indiennes…

— Pas de ce côté-ci, les belles Indiennes c’est du côté de Salta et de Jujuy.

— Oh, les plus belles c’est les Guaranis du Paraguay.

— Un soupçon de Juives… ajoute Ravi Jacob.

— Vous oubliez les Allemandes de la Volga, les Croates d’Ushuaia et du Rio negro…

— Et le tout donne cela.

— Un peuple de métis sages…

— … catholiques s’il vous plaît.

— Belles et vertueuses, nous sommes partis pour souffrir.

— Pas seulement vertueuses. Indépendantes et féministes, sauf dans les bleds, où elles se marient et font des gosses à quinze ans.

— Pérégrin dit qu’il y a trois types de femmes ici : les célibataires, les séparées et les veuves.

— Oui, et beaucoup de divorcées. Le Chili vient d’ailleurs de reconnaître le divorce.

— Sa présidente, d’origine française, est une haute dignitaire maçonnique.

— On s’en fout puisqu’elle est moche.

— Il faudrait plutôt expliquer pourquoi la femme argentine est si libre et indépendante.

— Parce qu’elle veut rester belle. Pérégrin explique qu’il y a deux types de mujeres : les filles de l’air, les femmes de terre.

— Les pommes de terre ?

— Presque.

— Les grosses et les maigres ? Les minces restent seules pour se préserver.

— Ici on est en Amérique du Sud. Les gars veulent devenir footballeurs, les filles mannequins. Elles sont anorexiques.

— Avec tout ce que les filles que j’ai invitées au restaurant ont laissé dans leur assiette, je pourrai remplir un camion frigorifique.

— Les filles de l’air, qu’est-ce que c’est ?

— C’est le corps le plus parfait du monde, avec une taille élancée, une gorge profonde, un air poétique, un aspect aérien, des anges de chair en somme.

— Je ne donne pas cher de notre équilibre mental, il vaudrait mieux les voiler…

— Oui, parce qu’il y en a des milliers comme cela, et elles ne cessent jamais de passer dans la rue, parfois, il y en a des vagues, et on a envie de s’arracher l’œil, comme le demande Notre Seigneur.

— Mais est-ce qu’elles ont des novios ?

— Oui, leur téléphone cellulaire.

— Tais-toi, elles ont des novios ! Les femmes rêveront toujours d’un prince Charmant, quand elles ne l’ont trouvé.

— Mon démenti est méprisant et catégorique.

— Elles font penser au Genou de Claire. Elles sont belles, minces, bêtes, clônées, elles passent leur journée à chercher des fringues, se faire repasser les cheveux…

— Et elles regardent leur portable, leur celular, leur petite mascotte comme un enfant.

— Beaucoup de portables ont une forme fœtale, d’ailleurs.

— On ne peut plus parler aux femmes maintenant, ou bien il faut être un portable.

— C’est comme Matrix. Elles ont été programmées.

— Et puis il y a les femmes de terre.

— C’est les grosses.

— Les moches aussi, celles-là elles ont beaucoup d’enfants, surtout dans les zones misérables et les favelas.

— Le culte de la beauté mène à la stérilité.

— On est passé de la pachamama italiana à la prima donna.

— Et bientôt à la fatma.

— Les anciennes mères de famille, bonnes épouses, bonnes chrétiennes, vivent toujours, mais avec beaucoup d’années maintenant.

— On n’est plus dans l’Argentine de papa.

— Ni de la mama. C’est comme l’Espagne ou l’Italie. Ne se marient que les riches, qui ont de quoi, et les misérables, qui ne savent pas pourquoi.

— Qu’allons-nous devenir ?

— Pourquoi dramatiser ?

— Pourquoi mentir ? La situation est désespérante, mais elle n’est pas bien grave.

— Où va-t-on maintenant ? J’en ai marre de l’été.

— On va à Comodoro Rivadavia rencontrer le varan.

— Le varan ? Le fameux varan de Comodoro ?

— En personne.

— Eh bien allons.